vendredi 20 août 2010

Étonnant Aérogel

Les aérogels sont des matériaux bien curieux ; il s'agit une sorte de gel, duquel on a extrait toute la matière liquide afin qu'il ne reste que le squelette solide emprisonnant un gaz (de l'air la plupart du temps). Les aérogels les plus communs sont fabriqués à base de silice et possèdent des propriétés étonnantes. Ils sont d'une extrême légèreté (3 mg / cm3 pour les plus légers) tout en étant très résistants ; un bloc supporte allègrement 1000 fois son propre poids. Ce sont d'excellents isolants thermiques, capables de bloquer la chaleur d'un chalumeau sur une épaisseur très faible. Étant essentiellement constitués d'air, leur indice de réfraction est très faible (proche de 1) ce qui fait que l'on distingue à peine leurs contours. La structure complexe de la silice diffuse fortement la lumière ce qui leur donne une teinte bleutée à peine perceptible. Un bloc d'aérogel de bas indice de réfraction a un aspect un peu fantomatique comme le montre l'image ci-dessous, provenant de la NASA.

En physique des particules il est important de pouvoir déterminer la nature des particules produites dans les collisions. Il y a pour cela plusieurs techniques. L'une d'entre elle repose sur l'utilisation de l'effet Cherenkov, c'est-à-dire la propriété qu'on les particules électriquement chargées d'émettre un rayonnement lumineux lorsqu'elles traversent un milieu à une vitesse supérieure à la vitesse de la lumière dans ce milieu (la vitesse de la lumière dans un milieu transparent est inférieure à la vitesse de la lumière dans le vide qui constitue une limite infranchissable, il n'y a donc pas de contradiction avec la Relativité). Les propriétés de la radiation Cherenkov dépendent de l'indice de réfraction du milieu et de la vitesse de la particule. En mesurant l'effet Cherenkov et en connaissant l'indice de réfraction du milieu, il est possible d'obtenir des indications sur la vitesse de la particule qui permettent de remonter à la masse de celle-ci et donc à sa nature.

L'aérogel, grâce à son indice de réfraction très faible, permet de réaliser des détecteurs à effet Cherenkov bien adaptés pour identifier les particules chargées (électrons, pions, kaons et protons) dans un domaine d'énergie intéressant. En 1996, dans l'expérience BaBar au Stanford Linear Accelerator Center (SLAC), j'ai eu l'occasion de travailler sur la mise au point d'un prototype de détecteur à effet Cherenkov (qui n'a finalement pas été retenu pour l'expérience). Pour ce détecteur, il nous fallait travailler avec des aérogels de très bas indices de réfraction (n = 1.008) qui avaient été fabriqués par le Jet Propulsion Laboratory (JPL) à Pasadena (Californie), seul capable à l'époque de produire ce type d'aérogel.

Le JPL est un laboratoire associé à la NASA et spécialiste de missions spatiales très pointues. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris pourquoi le JPL travaillait sur les aérogels de silice. En effet, en 1996 le JPL préparait la mission Stardust qui a été lancée en 1999 et dont le but était de récupérer des échantillons de poussières cométaires et interstellaires. La sonde Stardust devait passer dans la queue de la comète Wild 2 et tenter de capturer quelques poussières afin de les ramener sur Terre pour être analysées. Le problème était que la vitesse relative des particules cométaires par rapport à la sonde était de plus de 6 km/s. Capter des grains de poussières à cette vitesse sans les abimer était un défi à la mesure des propriétés remarquables des aérogels. En effet, le maillage de silice est tellement fin, tout en étant peu dense, qu'il agit comme une sorte de filet qui arrête les poussières de comète sur quelques centimètres. Les grains restent piégés dans l'aérogel qui a le bon goût d'être pratiquement transparent et donc de permettre un repérage visuel des impacts à l'aide d'un microscope.

La comète Wild 2 fut survolée en 2004. En 2006, la cassette contenant l'aérogel et son précieux chargement cosmique fut larguée et récupérée sur Terre. L'analyse des poussières se poursuit encore, j'aurai l'occasion d'y revenir dans un prochain article.

C'est ainsi que ce matériaux aux propriétés étonnantes fut au cœur d'expériences liées à la fois à l'infiniment petit et à l'infiniment grand.

dimanche 8 août 2010

Au feu !

Les Incendies massifs et incontrôlables en Russie et les inondations catastrophiques au Pakistan sont deux évènements majeurs qui appellent à se poser des questions sur les conséquences du réchauffement climatique. Bien entendu, deux éléments isolés ne permettent en aucune manière de tirer des conclusions générales surtout sur des phénomènes climatiques qui sont par nature complexes et qui font intervenir des durées très importantes, mais il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec certaines conclusions du dernier rapport du Groupement Intergouvernemental d'Étude sur le Climat (GIEC) et en particulier sur la partie concernant les conséquences du réchauffement climatique.

La carte ci-dessous résume un certain nombre d'effets résultant de la hausse des températures et on peut voir que dans la légende correspondant à la zone recouvrant la Russie, il est indiqué: "Accroissement des effets sur la santé des vagues de chaleur" et "Sérieux incendies dans les tourbières asséchées". Comme indiqué plus haut on ne peut certainement pas prétendre que les incendies en Russie sont directement corrélés au réchauffement climatique, mais ils sont en tous cas une illustration parfaite de ce qui risque de se produire de plus en plus souvent dans les années à venir. Les conclusions du GIEC sont très claires, nous allons aller vers des phénomènes climatiques de plus en plus marqués où des évènements jusque là exceptionnels vont devenir courants.
Certes, la Terre a déjà connu des périodes beaucoup plus chaudes qu'actuellement, mais c'est certainement la première fois que de tels changements se produisent aussi vite et surtout qu'ils impactent une population humaine aussi nombreuse. D'un côté la technologie des pays riches n'a jamais été aussi avancée et on pourrait imaginer que l'humanité est capable de trouver des parades au réchauffement, d'un autre côté c'est en partie ce même développement technologique qui est à la source du problème. De leur côté, les pays les plus pauvres reçoivent de plein fouet les modifications de l'environnement et n'ont aucune possibilité de s'en protéger.

A propos des incendies en Russie, il est étonnant de voir que les médias se polarisent sur la situation autour de Moscou ainsi que dans le voisinage des sites nucléaires, alors que quand on regarde des images satellites montrant l'étendue du nuage de fumée
on se rend compte que Moscou ne semble que partiellement touchée et que la situation des villes et villages situés plus à l'Est doit être bien pire. De même, l'analyse qui est faite, par exemple dans le quotidien Libération du 7 août 2010 me semble passer à côté de l'essentiel: certes la gestion des autorités russes est catastrophiques, en effet l'embargo sur les exportations de blé va faire s'envoler les cours, effectivement les incendies risquent de disperser des poussières radioactives… mais la question centrale me semble être de savoir ce que sont les plans pour lutter contre le réchauffement climatique? Quelles sont les mesures qui sont mises en œuvre pour en limiter les effets ? J'ai bien peur que la réponse à ces questions soit extrêmement brève et démoralisante…

Dans quelques temps, la vague de chaleur sur la Russie prendra fin, les pluies éteindront les foyers couvant dans les tourbières et le problème sera oublié pour un temps, jusqu'au prochain épisode. Il en est de même pour la catastrophe de la marée noire dans le Golf du Mexique, le puits est bouché, tout est oublié ; quasiment plus d'article dans la presse et le gouvernement américain est ravi que 75% du pétrole dispersé ait déjà disparu, absorbé par "mère nature" pour reprendre l'expression de la conseillère à la Maison Blanche, Carol Browner (quotidien Le Monde du 6 août 2010).

Démoralisant, vous dis-je !

dimanche 25 juillet 2010

Antimatière

L'antimatière est le sujet de bien des fantasmes, l'imagination populaire en a fait un élément possédant une sorte de puissance absolue capable par un mystérieux mécanisme de tout anéantir. L'antimatière a été mise en scène dans de nombreux livres et films de science fiction dont l'un des plus récents a été Anges et Démons de Dan Brown qui met en scène un vol d'antimatière au CERN à des fins terroristes.

Sur le plan scientifique la notion d'antimatière a été évoquée dès les années 1880, mais elle ne s'est finalement imposée que lorsque Paul Dirac réalisa que les solutions d'énergies négatives qui apparaissaient dans l'équation qu'il venait d'établir pour décrire le comportement des électrons pouvaient être interprétées comme des anti-électrons ou positons qui furent finalement découverts expérimentalement par Carl D. Anderson en 1932 en étudiant le rayonnement cosmique.

Sans invoquer les mathématiques, on pourrait définir une antiparticule comme un objet qui a la capacité de s'annihiler totalement avec sa particule partenaire. Particules et antiparticules sont quasiment similaires (même masse par exemple), avec certaines caractéristiques qui sont inversées (la charge électrique par exemple)

L'antimatière est relativement simple à fabriquer. Les accélérateurs de particules en produisent journellement. Il "suffit" de bombarder une cible avec un faisceau  de particules pour récupérer à peu près autant de particules que d'antiparticules. Il est possible d'isoler les particules d'antimatière, de les stocker et même d'en faire de nouveaux faisceaux de particules. Au LEP (CERN) par exemple, des faisceaux d'électrons (matière) et de positons (antimatière) étaient amenés en collision afin de provoquer une annihilation d’où rejaillissait de nouvelles particules de matière et d'antimatière. Au LHC (CERN) ce sont des faisceaux de protons, donc de matière qui rentrent en collisions, mais là encore de très nombreuses particules d'antimatière émergent.

Certains éléments radioactifs produisent des antiparticules, le Fluor 18 par exemple se désintègre en émettant un positon, c'est ce type d'isotope qui est utilisé en imagerie médicale pour les tomographies à émission de positon (TEP ou PET). On injecte du Fluor 18 au patient, celui se fixe sur les organes puis se désintègre en émettant un positon qui s'annihile quasiment instantanément avec un électron provenant des tissus biologiques. Cette annihilation produit deux photons qui sont détectés par un système approprié. On arrive ainsi à obtenir une image détaillée des organes et à mettre en évidence des tumeurs.

On peut conserver l'antimatière lorsqu'elle est électriquement chargée (par exemple des positons) pendant des heures, voire même des jours  dès lors qu'on est capable de l'isoler de tout contact avec de la matière. On utilise pour cela des champs magnétiques et un vide très poussé. L'antimatière est en quelque sorte maintenue en sustentation loin des parois du récipient.

À partir d'antiprotons et de positons, le CERN a réussi en 1995 à fabriquer des atomes d'anti-hydrogène. Ceux-ci étant électriquement neutres, il n'est pas possible de les confiner avec des champs magnétiques, ils sont donc très difficile à conserver. Il faut pour cela  arriver à les refroidir considérablement afin de les figer.

On ne parle ici que de quantité infime d'antimatière, tout au plus quelques centaines de milliards de particules dans les faisceaux des accélérateurs. On est bien loin du demi-gramme d'antimatière évoqué dans Anges et Démons. Il faudrait faire fonctionner les accélérateurs du CERN pendant des millions d'années pour en produire une telle quantité.

Du point de vue de la recherche fondamentale, l'étude de l'équivalence de la matière et de l'antimatière est très importante, en particulier la masse d'une antiparticule doit être exactement égale à celle de sa particule partenaire. Si tel n'était pas le cas, cela mettrait à mal des théories maintenant bien établies et nécessiterait de revoir la physique en profondeur .

Au niveau cosmologique l'antimatière reste une énigme. On suppose que lors du Big Bang, autant de matière que d'antimatière a été produit, or nous vivons actuellement dans un monde de matière, il n'y a nulle trace d'antimatière dans l'Univers autres  que les antiparticules produites lors d'évènements bien postérieurs au Big Bang. L'antimatière primordiale semble donc avoir disparu de l'Univers sans que l'on soit capable d'expliquer le mécanisme mis en jeu. Si l'antimatière avait perdurée, celle-ci se serait annihilée avec la matière, protons et neutrons n'auraient pu être produits et les éléments chimiques n'auraient finalement pas pu être synthétisés. Le mécanisme de création des protons et des neutrons que l'on nomme Baryogénèse nécessite donc, entre autre, un phénomène qui casse la symétrie entre matière et antimatière en donnant la préférence à la matière. Ce phénomène est connu en physique sous le nom de violation de la symétrie CP.  Pour expliquer la disparition de l'antimatière, il "suffit" que la nature favorise la matière dans un cas sur 100 milliards !

En 1964 James Cronin, Val Fitch et leur étudiant René Turlay ont mis en évidence une très faible asymétrie entre matière et antimatière pour des particules nommées K0 et anti-K0. Dans les années 2000 les expériences BaBar (États-Unis) et Belle (Japon) ont mesurée une asymétrie du même type pour des particules composées de quarks b (les mésons beaux). Le mécanisme est correctement compris et décrit dans le cadre du modèle standard de la physique des particules mais est malheureusement bien trop faible pour expliquer à lui seul la disparition de l'antimatière dans l'Univers. A ce jour seul, un résultat récent et inattendu de l'expérience D0 au Fermilab semble indiquer une situation dans laquelle l'asymétrie matière-antimatière serait suffisante. La signification statistique du résultat n'est toutefois pas assez grande pour permettre d'annoncer une découverte et il faudra encore attendre pour avoir la confirmation ou non du phénomène.

Voir également l'article de Richard Taillet sur Futura-Sciences.

mercredi 14 juillet 2010

Courage fuyons...

L'invraisemblable marée noire qui frappe le golfe du Mexique pointe l'absurdité de la course au pétrole. L'exploitation du pétrole qui devrait normalement avoir pour but d'apporter un bien à l'humanité n'est finalement qu'une gigantesque affaire d'argent pour le bénéfice de quelques uns. Vous penserez peut-être que ce ne sont là que des lieux communs ou des évidences, mais quand on y regarde de plus près, on se rend compte que la réalité dépasse de très loin les pires scénarii qui puissent être imaginés. L'article de l'Associated Press disponible ici révèle qu'il y a actuellement 23 500 puits dans le golfe du Mexique qui sont définitivement scellés et abandonnés. 3500 sont classés comme temporairement abandonnés, mais parmi ceux-ci bon nombre sont restés tels quels depuis des dizaines d'années sans avoir été scellés proprement. Le risque est donc grand que la corrosion aidant, certain de ces puits finissent par fuir. L'article mentionné prétend que certains puits sont temporairement abandonnés pour de simples raisons économiques, histoire d'attendre que le prix du baril soit suffisamment élevé pour que leur exploitation redevienne rentable !

Cette marée noire particulièrement médiatisée puisqu'elle touche le pays le plus riche de la planète, a été l'occasion pour la presse de s'intéresser à des régions du globe nettement moins favorisées. Par exemple, on apprend ici que dans le delta du Niger on aurait compté 6800 "fuites" entre 1976 et 2001 qui ont déversées des millions de litres de pétrole détruisant ainsi une grande partie de l'écosystème. Pire, ces marées noires à répétitions ont ruiné les habitants qui vivaient de l'exploitation des produits naturels, et la région est maintenant plongée dans un véritable chao où les bandes armées s'affrontent et où les enlèvements sont monnaie courante. Le personnel des compagnies pétrolières et leur famille en sont venus à vivre reclus dans des prisons dorées.




Je suis surpris que cet état de fait ne soulève pas l'indignation des mouvements écologistes. La marée noire du golfe du Mexique, bien qu'elle soit l'une des pire que le monde est connue, ne soulève finalement que très peu de protestations. Comme si finalement, la pollution engendrée par le pétrole était devenue un mal nécessaire intégrée dans le fonctionnement même de la société.

Je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec l'énergie nucléaire réputée dangereuse et représentant le mal absolu en terme d'écologie et dont le moindre incident entraine des torrents de protestations. Je me dis que finalement le fait que le nucléaire soit si mal perçu et qu'il présente un risque réel de détournement au profit d'applications militaires, sont paradoxalement les gages d'une très grande sureté. En effet, la pression des mouvements écologistes et celle des gouvernements a entrainé la mise en place de tout un ensemble de systèmes de contrôle qui empêchent de fait, les compagnies exploitantes de mettre la sécurité au second plan. En France l'Autorité de Sureté Nucléaire (ASN) a un pouvoir absolu et peu faire interrompre l'exploitation d'une centrale nucléaire si celle-ci ne présente pas des garanties de sécurité suffisantes. Au niveau de l'exploitation pétrolière, nulle ASN, nul contrôle approfondi, et qui voulez vous qui aille mettre son nez sur une installation située à 1500 m de profondeur sous la surface de la mer ?

Le réchauffement climatique allié à l'amélioration des techniques de forage va bientôt permettre d'accéder à de probables gigantesques réserves de pétroles et de gaz situées en Arctique. Les compagnies pétrolières et les états sont déjà dans les "starting blocks" pour s'emparer de cette manne. Ceci n'a aucun sens ; plus nous brulerons de pétrole et plus nous accélèrerons le réchauffement climatique et plus nous augmenterons le risque d'une catastrophe écologique majeure.

Le pire est qu'il ne semble y avoir aucun plan ! La catastrophe est annoncée, mais nous continuons sur notre lancée, les compagnies pétrolières ne se sont jamais aussi bien portées… Imaginez ; on parle d'un coût de 30 milliards de dollars pour la marée noire dans le golfe et BP frémit à peine ! Imaginez seulement l'effet d'un investissement bien ciblé de 30 milliards de dollars pour l'éducation des enfants du monde … on se dit parfois que l'argent est bien mal utilisé.

Ne vous leurrez pas, ce ne sont pas quelques éoliennes et quelques panneaux solaires installés sur le toit de vos maisons qui vont changer grand-chose. La seule solution est un investissement majeur dans la recherche et un contrôle très strict des états sur l'exploitation des énergies fossiles avec des lobbies écologistes suffisamment puissants pour éviter les dérives. Allez, rêvons…  pourquoi ne pas confier à l'ONU le contrôle de l'énergie mondiale ?


Voir ici un article de "Courrier International" communiqué par mon amie Marie-Claire

mercredi 30 juin 2010

Les scientifiques sont aussi de grands sportifs

Mon cousin Philippe m'a fait prendre conscience des relations étroites et surprenantes qui existent entre  les mécanismes mentaux mis en œuvre par les sportifs de haut niveau et ceux que mobilisent des scientifiques lors d'une présentation dans une conférence internationale.

Philippe entraine des jeunes au tennis, la base de son enseignement repose sur le détachement total du joueur, rien ne sert de se focaliser sur un mouvement et de se crisper, le bon mouvement apparait quasi-naturellement à partir du moment où le joueur est suffisamment détaché par rapport à son jeu. Détaché ne signifie pas inattentif, bien au contraire. L'état de concentration ultime correspond au moment où le joueur devient partie intégrante du jeu. Il n'y a plus de réaction ni d'anticipation, le sportif joue au présent, il est dans l'instant.

Cette façon d'être se rapproche des principes du tir à l'arc japonais ou Kyudo. D'après Wikipedia: "le pratiquant recherche un mouvement parfait, pour pouvoir transcender à la fois le désir de l'égo et l'objectif très terre à terre, consistant à percer une feuille de papier servant de cible, avec un minimum de tension musculaire et un maximum d'énergie spirituelle". La cible de papier est totalement accessoire, celui qui veut atteindre la cible, la manque. Tout est dans l'harmonie et l'absence de tension. Le tireur, fait corps avec l'arc, il est la flèche.

Cette approche peut sembler bien étrange, pourtant… Philippe obtient semble t'il des résultats extraordinaires qui rejaillissent sur le comportement quotidien des jeunes. J'avoue avoir eu un temps, du mal à accepter ces idées issues de la philosophie Zen, puis j'ai fini par réaliser que j'avais moi-même atteint cet état de conscience très particulier alors que je faisais des présentations scientifiques dans des conférences internationales.

Une présentation dans une grande conférence est un exercice très particulier dans la vie d'un chercheur. L'enjeu pour la collaboration est important,  il faut réussir à exposer un résultat scientifique très complexe dans un temps très court et devant un auditoire d'experts. Un exposé d'une vingtaine de minutes représente des dizaines voire une centaine d'heures de préparation, durant lesquelles il faut tout comprendre de façon à extraire l'essentiel et trouver le moyen de le présenter clairement. À l'heure H, alors que l'orateur est devant ses pairs, il arrive qu'il atteigne un état curieux, dans lequel  les mots sortent de manière naturelle, il est totalement dans son exposé, il est au présent... La sensation est étrange, plus rien n'existe, que le discours qui devient subitement limpide.

Je suis convaincu que la situation du joueur de tennis, du tireur à l'arc japonais et de l'orateur, relève des mêmes mécanismes.

Une autre situation qui me semble similaire est celle où on doit faire face à un problème particulièrement ardu. Le problème est posé, la solution semble exister, on dispose de toutes ses connaissances et de son expérience. Il faut mettre le tout dans le bon ordre et généralement on n'y arrive pas. C'est très frustrant et personnellement ces situations m'ont longtemps donné la sensation de n'être qu'un sombre crétin. J'ai fini par réaliser qu'en pareil cas, il est totalement inutile de s'obstiner sur le problème. L'entêtement conduit généralement à une mauvaise solution qu'on adopte parfois, sans trop y croire, pour se débarrasser du problème. La solution finit généralement par s'imposer d'elle-même quand on a finalement réussi à faire abstraction de l'objectif. La sensation est là encore étrange, quasiment jouissive. On sait que c'est LA solution.

Un article dans les pages scientifiques du New York Times et disponible ici, explique les vertus de l'esprit vagabond. Il est dit que ces errances de pensées que chacun connait, sont ce qui nous permet d'avancer vers nos buts à long terme. Durant les périodes éveillées, les pensées vagabondes occuperait notre esprit 30% du temps et cela monterait même à 75% du temps lorsque nous exécutons une tâche ennuyeuse comme de conduire sur une autoroute vide par exemple.

Les pensées vagabondes que l'on combat parfois car elles nous donnent l'impression de ne pas être attentif, sont finalement le moyen le plus efficace pour résoudre des problèmes complexes impliquant de mettre en relation de nombreuses données. C'est une source de créativité.

Et dire qu'il m'a fallut attendre pratiquement 50 ans pour comprendre cela et aborder les problèmes d'une manière totalement différente. Dommage que l'école ne nous apprenne pas à mieux utiliser notre esprit, que ce soit pour réussir dans le tennis ou dans les sciences !

vendredi 25 juin 2010

Le cerveau quantique

Une discussion récente avec un collègue m'a incité à me pencher sur un sujet hautement spéculatif mais que j'ai trouvé fascinant tant il bouleverse les conceptions habituelles.


Bien que les neurosciences aient grandement progressées ces dernières années, il faut bien admettre que les mécanismes de la mémoire et de l'intelligence sont largement inconnus. Sans être neurophysiologiste et au risque de faire hurler les spécialistes, il me semble que l'idée communément admise est que les mécanismes de la pensée apparaissent quand le réseau de neurones qui constitue le système nerveux atteint une complexité suffisante. La capacité de penser et de mémoriser viendrait donc de la multiplicité des neurones et de leurs interconnexions. Personnellement j'ai toujours trouvé cette idée assez peu convaincante et j'ai du mal à comprendre le mécanisme qui ferait qu'au-delà d'une certaine complexité, un système acquerrait subitement la capacité de faire émerger une pensée.

Les auteurs de la publication disponible ici, expliquent que bien que certaines régions du cerveau, telle que l'hippocampe, soient plus spécifiquement impliquées dans le processus de résurgence d'un souvenir, il semble que plusieurs zones distantes s'activent simultanément sans que l'on comprenne comment elles peuvent être reliées entre-elles. En effet, la communication entre les neurones passe par des processus chimiques impliquant des neurotransmetteurs, qui sont par définition lents.

L'explication avancée repose sur un principe quantique de base bien connu et qui a été vérifié à de nombreuses reprises: On s'arrange pour produire un couple de particules qui forment un état quantique intriqué (c'est-à-dire que les états de bases sont superposés). Tant que le système reste intriqué, il est impossible de connaitre l'état de chacune des composantes du système, la question n'a même pas de sens. Par contre dès que l'on fait une mesure sur l'une des particules, l'état de la deuxième est instantanément fixé, même si les deux particules sont éloignées par des années-lumière.

On voit tout de suite la liaison avec le fait que la résurgence de la mémoire semble déclencher des réactions simultanées en différents points du cerveau. Un stimulus extérieur qui nous rappelle un souvenir déclenche en fait une "mesure" sur un ensemble de neurones, qui fixe instantanément l'état de neurones distants des premiers.

D'autre part, bien que cette science ne soit encore que balbutiante, on sait qu'il est possible d'effectuer des opérations logiques en manipulant des états quantiques intriqués appelés "qubits", il est même probable que l'avenir de l'informatique passe par là. Les auteurs de la publication avancent que le cytosquelette des neurones et les protéines associées serviraient de support à l'information quantique. La tubuline constituant les microtubules du cytosquelette ayant la faculté de basculer entre deux états en fonction de certains paramètres physiques. Le cerveau fonctionnerait finalement comme un ordinateur quantique.

Personnellement, je trouve que cette idée, comme quoi toutes nos pensées se trouvent dans un état latent dans notre cerveau et qu’un stimulus suffit à les matérialiser, est assez élégante et proche de ce que je ressens.

Si cette approche très spéculative est bonne, cela voudrait dire que l'origine de la pensée serait physique et non pas biologique, les tissus biologiques ne seraient finalement qu'un support, permettant d'organiser l'information quantique. En allant encore plus loin on pourrait se demander si le support biologique est le seul possible et si la pensée ne pourrait pas émerger dans des conditions complètement différentes de celles qui existent pour les processus vivants ?

Vertigineux non ?